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L’Europe peut-elle faire reculer Donald Trump grâce à la dette américaine et à ses instruments anti-coercition ?

L’idée revient souvent dès qu’une tension commerciale transatlantique monte : l’Europe pourrait-elle “tenir tête” à Donald Trump en jouant sur deux leviers majeurs — la dette américaine (bons du Trésor) et l’instrument anti-coercition de l’UE (ACI) ? Sur le papier, la combinaison semble redoutable : d’un côté, un marché obligataire américain financé par des acheteurs étrangers ; de l’autre, un nouvel outil européen pensé pour répondre à la coercition économique.

Dans la pratique, ces deux leviers n’ont ni la même nature, ni la même efficacité, ni les mêmes risques. L’ACI est un outil juridique et commercial conçu pour riposter de façon proportionnée. La “dette américaine”, elle, est un levier financier plus ambigu : puissant dans les récits, délicat dans l’exécution.

Qui “détient” la dette américaine en Europe ?

Les données du Trésor américain sur les principaux détenteurs étrangers de titres du Trésor indiquent des montants importants pour plusieurs pays européens. Par exemple (fin novembre 2025, en milliards de dollars) : Belgique ~481, Luxembourg ~426, France ~376, Irlande ~340.

Mais attention : le Trésor précise que ces chiffres sont collectés via des dépositaires basés aux États-Unis et peuvent attribuer les titres au pays du dépositaire/custodian plutôt qu’au propriétaire final. Autrement dit, “Belgique” et “Luxembourg” reflètent souvent de la garde (custody) pour des investisseurs internationaux.

Comment l’Europe pourrait-elle “utiliser” la dette américaine ?

En théorie, trois mécanismes sont évoqués :

  1. Menace de vente (dumping) de Treasuries
    Objectif : faire monter les taux US, créer une pression financière/politique.
  2. Réorientation progressive des réserves/portefeuilles
    Objectif : réduire la dépendance au dollar et au marché US, sans choc brutal.
  3. Signal politique coordonné (sans vente massive)
    Objectif : créer un effet dissuasif en montrant que la question est sur la table.

Pourquoi est-ce un levier risqué (et souvent “surestimé”) ?

  • Auto-dommage potentiel : vendre des Treasuries peut faire baisser leur prix… donc cristalliser des pertes pour ceux qui vendent, et déstabiliser des stratégies de couverture (hedging) d’investisseurs européens.
  • Marché très profond : le marché des Treasuries est gigantesque ; un acteur isolé pèse rarement.
  • Coordination politiquement explosive : une “arme de la dette” supposerait une synchronisation entre États, banques centrales, investisseurs, régulateurs — très difficile dans l’UE.
  • Risque d’escalade : Washington peut riposter sur d’autres terrains (tarifs, contrôles export, sanctions, défense).

En somme, la dette américaine est surtout un levier de signal (et de long terme), beaucoup moins une “gâchette” crédible en riposte immédiate.

De quoi s’agit-il exactement ?

L’Anti-Coercion Instrument est encadré par le règlement (UE) 2023/2675. Il est entré en vigueur le 27 décembre 2023.
Il vise à protéger l’UE et ses États membres lorsqu’un pays tiers “applique ou menace d’appliquer” des mesures commerciales/investissement pour forcer un changement de décision politique.

Que peut faire l’UE avec l’ACI ?

L’ACI est souvent décrit comme une “option nucléaire” commerciale, car il couvre bien plus que des droits de douane. Parmi les mesures possibles (selon les synthèses publiques et factboxes) :

  • Quotas/licences sur importations ou exportations ;
  • Restrictions d’accès aux marchés publics (un levier majeur vu la taille des achats publics dans l’UE) ;
  • Mesures sur les services (dont le numérique) ;
  • Restrictions sur l’investissement direct étranger ;
  • Mesures liées à la propriété intellectuelle, à l’accès aux services financiers, et à certaines autorisations de mise sur le marché.

Est-ce rapide ?

Le mécanisme comprend une phase d’examen, puis une décision impliquant les États membres, et une préférence pour la désescalade/négociation avant contre-mesures. Les synthèses disponibles décrivent un calendrier pouvant aller de quelques mois à environ un an selon le cas et la gravité.

En résumé, si l’objectif est de répondre à une coercition économique (menaces tarifaires conditionnées à une décision politique, par exemple), l’ACI est le levier le plus crédible, car il est juridiquement cadré, proportionné, et directement dans la compétence commerciale de l’UE.

Le scénario “réaliste”

  • ACI = outil central de riposte (commerciale, services, marchés publics, investissement).
  • Dette américaine = arrière-plan stratégique : diversification graduelle, communication mesurée, et réduction de vulnérabilités, sans “vente punitive” spectaculaire.

En clair : l’UE peut faire reculer Trump plus sûrement par le commerce et la réglementation (ACI) que par une arme financière brutale.

Le scénario “risqué”

Menacer explicitement de vendre des Treasuries pour obtenir un recul politique.
Ce scénario :

  • est difficile à coordonner,
  • peut pénaliser des acteurs européens,
  • et peut justifier une escalade américaine.

Le “blocking statute” (règlement de blocage) : utile, mais sur un autre terrain

L’UE dispose aussi d’un règlement de blocage (Council Regulation 2271/96) visant à protéger les opérateurs européens contre certains effets extraterritoriaux de lois de pays tiers (historiquement lié à des mesures US, notamment sur Cuba et l’Iran). Il peut notamment interdire la conformité à certaines exigences et permettre la récupération de dommages.

Ce n’est pas une “arme anti-tarifs” comme l’ACI ; c’est plutôt un bouclier juridique face à l’extraterritorialité.

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